"esclaves"

 

 

Le Combat oublié des esclaves musulmans de Bahia au Brésil

 

 

Une des révoltes les plus importantes fut la révolte de Bahia qui prit place en 1805 au Brésil. Cette révolte, au contraire des autres, a été planifiée et menée entièrement par des musulmans.

 

Des années 1500 jusqu’au XVIIIe siècle les nations européennes étaient engagées dans une tragique et barbare pratique connue comme étant la traite d’esclave. Durant cette période, près de 12 millions d’Africains ont été entassés sur des bateaux et amenés en Amérique du Nord et du Sud afin de travailler comme esclaves.

L’héritage de ce traitement inhumain survit aujourd’hui sous la forme du racisme et de désavantages économiques pour les Noirs en Amérique, ainsi que sous la forme de divisions et de guerres en Afrique. Un aspect de l’esclavage qui a été négligé dans les études historiques sur le sujet est l’impact des révoltes d’esclaves. Il n’y a même pas besoin de préciser que les esclaves africains n’acceptaient pas de leur plein gré cette nouvelle vie, ils se révoltèrent contre leurs maîtres, refusant d’accepter cette vie qui leur était imposée.

 

Une des révoltes les plus importantes et des plus marquantes fut la révolte de Bahia qui prit place en 1805 au Brésil. Cette révolte, au contraire des autres, a été planifiée et menée entièrement par des musulmans. Le récit de sa planification dans de telles conditions et le fait qu’elle ait eu un aussi large impact est remarquable. Le facteur le plus intéressant et qui définit le mieux la révolte fut son caractère islamique.

 

 

 

Lieu de la révolte, au Salvador, au Brésil

 

Le Brésil était à l’origine une colonie portugaise jusqu’en 1822 où il devint indépendant. Peu importe le gouvernement, le trafic d’esclaves prit part depuis l’époque des premières implantations portugaises jusqu’à la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Dans l’état oriental de Bahia, les esclaves représentaient jusqu’à la fin des année 1800 jusqu’à un tiers de la force de travail. Comprendre l’origine de ces esclaves est très important afin de comprendre pourquoi la révolte a eu un tel succès.

 

La plupart des esclaves venaient de Sénégambie (côte Ouest de l’Afrique) ou de la baie du Bénin (qui correspond de nos jours au Bénin, Togo, Nigéria). Les esclaves de ces régions étaient majoritairement musulmans, les wolofs et les mandingues de Sénégambie ont été entièrement islamisés au XVe siècle et étaient très instruits dans les sciences islamiques, comptant parmi eux de nombreux ‘oulama (savants musulmans). Les ethnies yoruba, Nupe, et Haussa du Bénin (Nigeria, Togo) étaient aussi quasiment entièrement musulmanes dès le XVIe siècle.

 

Quand les musulmans esclaves arrivèrent au Brésil, ils amenèrent avec eux leurs croyances, la plupart refusèrent de se convertir au Catholicisme comme leurs maitres portugais et brésiliens le désiraient. Même en tant qu’esclaves, ils s’efforcèrent de maintenir une communauté islamique avec des imams, des mosquées, des écoles et la prière en commun. Dans la capitale de la province de Bahia, Salvador, où la révolte était prévue, il y avait environ 20 mosquées qui avaient été construites par des esclaves musulmans et des affranchis (des esclaves qui avaient acquis leur liberté).

 

L’organisation de la révolte

 

En 1814 et 1816 les musulmans de Bahia essayèrent d’organiser des révoltes contre les portugais. Ils voulaient renverser l’administration locale, libérer tous les esclaves et réquisitionner des navires afin de retourner en Afrique. Malheureusement quelques esclaves travaillaient en tant qu’informateurs pour la police locale et les révoltes furent matées avant même qu’elle ne commencent, ses leaders furent tués. Lors des 20 années suivantes, il y eut des révoltes mineures par intermittence, organisées autant par des musulmans que par des non musulmans, qui échouèrent toutes.

 

Avant de discuter de la révolte de 1835, on doit comprendre le rôle unificateur qu’a joué l’Islam dans l’organisation des esclaves. Les wolofs, mandingues, haussas, Nupe et Yorubas parlaient tous différents langages. Alors que certains ignorants pensaient l’Afrique comme une entité monolithique, l’Afrique était en vérité un continent divers avec de nombreux peuples différents*, de différentes cultures et nations*. Ces musulmans esclaves à Bahia avaient des langues aussi différentes que le français, l’allemand, le russe et le grec sont différents entre eux. En dépit de leurs différences ethniques, le facteur unificateur entre eux fut l’Islam. L’Islam leur a donné une langue commune, l’arabe, des pratiques communes, des habitudes alimentaires communes ainsi que des coutumes communes. Les musulmans de Bahia étaient liés entre eux malgré leur diversité ethnique et malgré le fait qu’ils ne parlaient pas tous la même langue. A travers l’histoire islamique, une unité telle que celle-ci à toujours mené à une grande force et une grande solidarité.

 

Esclaves musulmans à Bahia, au Brésil

 

 

Les révoltes avortées de 1814 et 1816 ont forcé les musulmans de Bahia à se cacher. La pratique de l’Islam a été réprimée par les autorités. En dépit de cela, entre les années 1820 et 1830, les leaders musulmans et les savants se sont attachés à appeler les autres africains non musulmans (catholiques ou animistes) à l’Islam à tel point que les autorités brésiliennes ont noté une forte augmentation de la pratique de l’Islam, mais ils n’en firent pas grand cas. Les gens qui devaient organiser la révolte étaient tous musulmans. Du fait de l’importance de la communauté musulmane, ils étaient très respectés et était tenus en haute estime.

 

Parmi ses leaders il y avait des hommes tels que :

 

Shaykh Dandara : un riche homme libre qui était imam.

 

Shaykh Sanim, un ancien esclave qui avait fondé une école afin d’enseigner l’Islam aux gens.

 

Malam Bubakar Ahuna : le savant charismatique de Bahia qui organisait les événements de la communauté musulmane.

 

Ces savants musulmans, ainsi que beaucoup d’autres, utilisaient les mosquées en tant que bases opérationnelles. Ils y discutaient les plans pour la révolte, le stockage des armes et y éduquaient les Africains résidant à Bahia. C’est par ces mosquées que Malam Bubakar distillait ses appels au Jihad (guerre sainte ou résistance militaire). Il écrivit un texte en arabe qui incitait les musulmans à s’unir en vu de préparer la révolte à venir contre leurs maîtres brésiliens.

 

 

La Révolte

 

Les autorités reçurent des informations qu’une rébellion se préparait, ils prirent donc des mesures préventives et exilèrent Malam Bubakar six mois avant que la révolte ne soit lancée. En dépit de cela, le plan pour la révolte était déjà finalisé et il avait déjà été distribué aux musulmans de Bahia.

 

 

La révolte devait tenir place après la prière du fajr (de l’aube), le 25 janvier 1835 qui correspondait au 27 ramadhan 1250 du calendrier hégirien. Certains musulmans considèrent que la nuit du 27e ramadhan correspond probablement à Laylat Ul Qadr, la nuit du Destin où le Coran a été révélé à Mouhammed paix et bénédiction sur lui. Les musulmans de Bahia ont choisi cette date dans l’espoir que la ferveur de la communauté à ce moment là augmenterait ses chances de succès.

 

A cause de l’ampleur immense de la révolte, l’information finit par parvenir à la police de Bahia. La nuit précédent le lancement de la révolte, ils perquisitionnèrent une des mosquées locales et trouvèrent des musulmans armés de sabres et d’autres armes. Le combat qui suivit mena à la mort d’un officier. Ainsi la révolte débuta plus tôt que prévu.

 

A Albeit, quelques heures plus tôt, les musulmans révoltés de cette mosquée sortirent dans les rues prêts à lancer la révolte au cœur de la nuit. Ils étaient habillés de longues « thobes » (tuniques) blanches et de kuffis (couvre-chefs musulmans) qui les identifiaient clairement comme musulmans. Comme la révolte était prévue initialement au début de l’aube, toutes les mosquées ne commencèrent pas au même moment. Malgré cela, ceux qui avaient débuté la révolte aux alentours de minuit marchèrent dans les rues de Salvador de Bahia, rassemblant les autres esclaves (musulmans comme non musulmans). Avant même que le reste des mosquées ne les rejoignent, il y avait déjà environ 300 hommes, esclaves et hommes libres qui marchaient dans les rues de la ville.

 

Le gouverneur de Bahia mobilisa les forces armées locales afin de confronter les rebelles. Les quelques centaines d’africains rencontraient maintenant 1000 soldats professionnels sur-armés , la bataille dura environ une heure et mena à la mort de plus de 100 africains et 14 soldats brésiliens. Les autorités brésiliennes avaient clairement gagné la bataille. La révolte n’arriva pas à renverser le gouvernement local ni à s’emparer d’un navire se dirigeant vers l’Afrique. C’était en apparence un échec.

 

 

Les conséquences

 

Les dirigeants de la révolte, les ‘oulama furent jugés et exécutés. Les nombreux esclaves qui prirent part à la révolte reçurent des châtiments allant de l’emprisonnement à la flagellation. Bien qu’en surface la révolte apparaissait être un échec, il y eut d’autres conséquences.

 

Après la révolte, une peur généralisée des Africains particulièrement des musulmans, s’empara des Brésiliens. Le gouvernement brésilien fit passer des lois afin de déporter massivement les Africains musulmans vers l’Afrique. Un des objectifs premiers de la révolte de Bahia était de retourner en Afrique, donc cela peut être perçu comme une victoire partielle des révoltés.

 

Plus important encore, la révolte des esclaves de Bahia répandit le mouvement abolitionniste (anti esclavagiste) à travers la société brésilienne. Bien que l’esclavage continua à exister au Brésil jusqu’en 1888, la révolte entraîna un débat public sur la place des esclaves et les inconvénients qu’ils causaient à la société. Il apparaît que ce fut l’un des événements les plus importants qui mena à la liberté pour les esclaves brésiliens.

 

Il est important de noter que le seul facteur définissant la révolte de Bahia fut son caractère islamique. Elle fut organisée et menée par des savants musulmans, planifiée dans des mosquées et supportée par une large population africaine musulmane. Sans l’Islam comme facteur unificateur, une telle révolte n’aurait jamais pu être possible, ni n’aurait eu des conséquences aussi importantes.

 

Par ailleurs, l’Islam continua à avoir une forte présence au Brésil pour des décennies. La violente réaction brésilienne, l’oppression à l’égard de l’Islam et des musulmans qui suivirent la révolte ne changea rien à cela. On estime qu’en 1910, il restait environ 100 000 musulmans au Brésil. Ceci atteste de la force de la communauté musulmane au Brésil et de leur dévouement à l’Islam.

 

Toute discussion sur l’histoire de l’Islam en Occident doit inclure les actes héroïques de ces musulmans. L’Islam n’est pas une nouvelle religion en Amérique, qui aurait été amenée récemment par des immigrés du Moyen-Orient ou d’Asie du Sud comme beaucoup le croient. C’est bien plus c'estune religion qui a grandement influencé le cours de l’histoire nord et sud-américaine dans le passé, et continuera à l’influencer dans le futur.

 

 

 

Bibliographie

Shareef Muhammad, The Islamic Slave Revolt of Bahia, Brezil, Pittsburg, Sankore Institute, 1998